« Une autre forêt est possible ». C’était le titre de la conférence organisée au festival Climax à Bordeaux après cet été catastrophique en Gironde. Et pourtant, l’un des intervenants, un sylviculteur, nous raconte la même histoire que l’on connaît toutes et tous, habitant de près ou de loin le massif landais « Il n’y a que le pin qui pousse bien ici ». Sur le moment, le public et les autres intervenants sur scène restent interdits.
Mais les critiques fusent ensuite, celles d’un modèle forestier industrialisé, cultivé en monocultures de pins maritimes, à 90% privé, qui replante à l'identique et qui refait les mêmes erreurs après chaque catastrophe : Martin en 1999, Klaus en 2009, incendies de 2022, Nils en 2026…Finalement, un modèle qu'il devient dangereux de conserver en l'état face au changement climatique.
"D'autres essences cohabitent"
Thomas Brail, notre plus célèbre arboriste-grimpeur d’arbres également invité sur scène et voulant tempérer l'atmosphère, clôture les débats sur la raison qui pousse les propriétaires forestiers à vouloir perdurer un système à bout de souffle « N’oubliez pas que c’est toute une chaîne de production qu’il y a derrière la monoculture de pins, de l’abattage à sa transformation dans les scieries et papeteries ». C’est donc tout l’appareil de production qu’il faut repenser pour espérer faire évoluer les pratiques, pas uniquement ce que l'on plante.
En dehors de cette réalité économique, les Landes à l’état naturel, pâtissent encore d’une image insalubre, de paysages puants et répandant le paludisme comme une traînée de poudre et qu’il ne faudrait surtout pas laisser revenir.
Les Landes avant la forêt industrielle
(spoiler : il n’y avait pas que des marécages et des moustiques)
Si l’on remonte dans le temps, entre le XVI et XVIII, le territoire se compose essentiellement de trois types d’espaces : les landes marécageuses faites de végétation rase et spontanée, la forêt près des dunes, des lacs et des cours d’eau et les exploitations agricoles, le fameux airial.

Des bergers landais montés sur des échasses à Arcachon @auteurinconnu
La forêt existe donc bien avant 1850 et les grands travaux "d'assainissement" lancés par Napoléon III. Selon les témoignages de l'époque, des bosquets de pins maritimes, une espèce endémique du territoire, poussent çà et là. Ils sont souvent mélangés à des feuillus comme le chêne-liège, le chêne pédonculé, le chêne tauzin ou encore le chêne vert. Aujourd'hui, on retrouve encore des traces de cette diversité dans quelques endroits préservés.
C’est le cas des forêts domaniales gérées par l'Etat, sur le cordon dunaire, à la Teste-de-Buch ou autour du lac de Sanguinet. Cette commune landaise le décrit très bien sur son site internet « d’autres essences cohabitent » au sein du massif comme les saules, les bouleaux, les aulnes ou encore les robiniers.

Carte de la forêt des Landes vers 1750-1800, réalisée d’après celles de Cassini et de Belleyme
Cette diversité des paysages se retrouve sur les cartes de 1750-1800 avant les grandes plantations du XIXème siècle. On distingue ainsi les forêts créant un cordon dunaire pour lutter contre l’ensablement, les ripisylves et bosquets souvent autour des cours d’eau, des étangs et des lagunes et enfin ces fameuses grandes étendues humides « à l’horizon infini » comme disaient les anciens. L’histoire de ces paysages confirme donc qu’il n’y avait pas que des marais et que la forêt était diversifiée.

Cordon dunaire, carte de l'Etat-major 1820-1866
Le pin maritime incontournable ?
Le pin devient incontournable au milieu du XIXème siècle. Napoléon III promulgue la loi du 19 juin 1857 qui crée le grand pinhadar pour soutenir l’industrie militaire et celle des chemins de fer. A partir de là, démarrent les plantations massives de pins maritimes qui entraînent la disparition du système agropastoral dominant les Landes de l’époque.
"Prendre la décision de ne pas planter"
L’essence est massivement plantée car elle cumule beaucoup d’avantages. Ayant besoin de beaucoup d’eau pour pousser, elle assèche rapidement les marais, convient aux sols acides et s'avère facile à transformer, les arbres poussant vite, haut et droit. Tout le contraire d’un chêne qui va faire des nœuds en pagaille sur son tronc. Toute une industrie se crée et gravite alors autour du massif. Aujourd’hui, la forêt des Landes c’est une filière bois-papier qui alimente le marché en bois d’œuvre, emballages et ameublement. Selon le gouvernement, la filière emploierait environ 34 000 personnes.

Filière bois-papier @gouvernement
Aujourd’hui, avec l’intensification des impacts liés au changement climatique, ces plantations industrielles montrent leurs limites.
Tout d'abord, la monoculture facilite la propagation de parasites. Le dernier en date, le nématode du pin, commence à semer la panique depuis le début de l’année 2026. Des tempêtes de plus en plus violentes traversent la région. A chaque épisode, elles couchent systématiquement des parcelles entières de pins comme un château de carte, car le système racinaire de ces arbres jeunes, ayant le même âge, est souvent peu profond en raison de l’alios, et une prise au vents violents maximale en raison de leur hauteur.
Enfin, l’aridification du climat entraîne des sécheresses de plus en plus fortes et récurrentes affaiblissant ces arbres, devenant de véritables allumettes géantes. A cela se rajoutent les incendies eux-mêmes favorisés par les sécheresses mais aussi le manque de diversité écosystémique et inter espèces du massif, le manquement aux obligations de débroussaillement, la disparition des pare feux, l’éparpillement des habitations en pleine forêt, le facteur humain (tourisme, barbecues sauvages, mégots de cigarettes, pyromanes) et vous obtenez un cocktail explosif.
En 2026, ce cocktail ravage 47 000 hectares de forêt, détruit 450 bâtiments et déplace 260 000 personnes en Gironde et dans les Landes.
Quelle forêt demain ?
Pour éviter que l’histoire ne se répète une énième fois, pompiers, élus, scientifiques multiplient les interventions médiatiques ces dernières semaines pour essayer de réinventer le massif.





